PLAIDOYER POUR LE SERVICE PUBLIC
Discours d’Alain Avello
Alors que cette journée, Mesdames, Messieurs, journée des plus riches à tous égards, est sur le point de s’achever, j’ai pris le parti d’un ton — celui du plaidoyer — et d’un sujet — celui du Service public.
Tout au long de la journée, nos excellents orateurs ont discouru sur le déclin français, d’une part, mais aussi et surtout, de l’autre, sur les perspectives de salut de la France.
À cet égard, je voudrais souligner que la France, notre patrie, a souvent marché vers la grandeur du même mouvement qu’elle constituait ses Services publics ou œuvrait à renforcer ceux déjà existants, quand, au contraire, les phases de régression et de déclin français se sont souvent accompagnés, eux, de l’effondrement, voire de la destruction pure et simple de ces Services publics.
De ce constat que je voudrais étayer et analyser plus en profondeur doivent surtout être tirées des leçons pour l’avenir.
La France, Mesdames, Messieurs, ne s’est bien évidemment ni perdue, ni défaite en 1789, ni même en 1793, même s’il existe, très marginalement, il est vrai, quelques nostalgiques d’un ordre ancien pour se le figurer.
Mais elle n’est pas non plus apparue par le fait de la Grande Révolution, comme il s’en trouve, plus nombreux encore, pour le croire.
Ce sont là deux illusions symétriques qui interdisent l’une comme l’autre de penser, de comprendre et même de vivre la France à la hauteur historique qu’elle exige.
L’Ancien Régime a, au contraire, consisté en un long processus de construction de la France, que les périodes qui ont suivi ont, dans l’ensemble, poursuivi.
On pourrait remonter au baptême de Clovis qui pose l’identité française, à la soumission de Charles le Téméraire par Louis XI, moment déterminant de l’unification territoriale sous l’égide d’un souverain unique, de l’ordonnance de Villers-Cotterêts édictée par François Ier qui jette les bases de l’uniformisation linguistique sans laquelle la France ne serait advenue.
Mais dans le temps forcément limité de cette intervention, je voudrais donc me focaliser sur les Services publics.
Et c’est, Mesdames, Messieurs, fait historique incontestable, dans l’œuvre administrative de la monarchie que plusieurs de nos grands Services publics trouvent leur origine : c’est le cas des routes et des ponts, Louis XV fondant la première grande école française, celle des Ponts et Chaussées, et faisant advenir ainsi la figure de l’ingénieur ; c’est le cas des voies navigables, l’édit royal promulgué en 1666 par Louis XIV, avec le soutien de Colbert, annonçant le canal du Midi ; c’est le cas des eaux et forêts, mais aussi, ce qui est peut-être moins connu, de la poste, à l’initiative de Louvois, sous Louis XIV à nouveau…
Ces avancées notables, comme bien d’autres encore, bien sûr, traverseront la Révolution et deviendront, pour la République, des pans essentiels du patrimoine national, dont le fonctionnement et l’efficience seront toutes entières placées au service de l’intérêt général, caractéristique essentielle du Service public moderne.
Si, sous l’Ancien Régime, ce qu’on ne nommait pas encore « Services publics » a néanmoins, donc, et avec assurance, commencé à se constituer, du même mouvement que se construisait l’État-nation, les Services publics permettront, sous la République, aux principes républicains de sortir de l’abstraction de la philosophie politique et du droit, pour devenir une réalité pleinement vécue par le peuple français.
Le Service public fera l’unité territoriale, en désenclavant notamment les plus reculés de nos territoires : que l’on pense à l’extension du réseau ferré, à l’électrification ou à l’implantation des bureaux de poste dans le moindre village. Il se fera par ailleurs fort d’assurer la continuité de ses missions dans les départements et territoires d’Outre-mer, permettant à ces territoires d’être vraiment intégrés à la République.
Le Service public permettra aussi de rendre effective l’égalité entre les citoyens : que l’on songe ici à l’égalité devant les soins réalisée par le Service public de la santé, ou à l’égalité devant l’enseignement — exigences essentielles, mais si profondément aujourd’hui mises à mal…
Le Service public contribuera enfin à la prospérité de la nation : il s’est longtemps fait moteur en matière d’innovation, et en tant que tel vecteur de croissance et d’emploi. Il faut ici évoquer, pour s’en tenir à quelques exemples qui ne sont d’ailleurs pas les moindres, aux infrastructures autoroutières, à partir des années 50, ou à l’industrie de pointe, dont le TGV fournit un exemple de choix.
Eh bien, ce modèle français qui, on l’a vu, a contribué à la prospérité nationale et à l’effectivité de la République ne survivra malheureusement pas aux années 80 du 20e siècle..
À partir de cette époque, les gouvernements successifs, de gauche comme de droite, vont procéder à la casse des Services publics, et ceci du même mouvement que va s’accélérer le processus d’intégration européenne.
C’est que les traités de l’UE méconnaissent, à de rares exceptions près, la notion même de Service public : ils ne parlent tout au mieux que de SIG (Services d’intérêt général) ou de SIEG (Services d’intérêt économique général).
Pis, ces traités imposent le dogme de la « libre concurrence » qui, érigé en absolu, ne peut qu’entrer en conflit avec l’esprit du Service public, impliquer la dilution de la notion et de la culture de Service public et se traduire par leur destruction progressive. Qu’on pense aux multiples drames humains vécus par de nombreux salariés qui ont dans leur chair les effets de la libéralisation : qu’on se rappelle par exemple les nombreux cas de suicide intervenus dans le sillage de la conversion des PTT en « France Télécom », sous la présidence d’une brutalité sociale extrême, de Didier Lombard…
Ainsi le Traité sur le fonctionnement de l’UE (TFUE) appelle-t-il, en son article 60, à la libéralisation des Services, y compris publics, et son article 107 interdit-il les aides publiques « sous quelque forme que ce soit ».
Sous l’impulsion de l’UE, c’est donc à l’affirmation du dogme de la « concurrence libre et non faussée » se substituant à la notion républicaine d’intérêt général, héritée de ce que l’Ancien Régime désignait comme « Bien commun », qu’on assiste : l’UE substitue un dogme anglo-saxon à un principe français qui avait organisé les institutions et fait la grandeur de la France !
Et nos gouvernements successifs, de droite comme de gauche donc, tous unanimement inféodés à l’UE, vont, doigt sur la couture du pantalon, exécuter les directives de libéralisation des Services publics imposées par l’UE : dès 1989, sont libéralisées les postes et télécommunication, à partir de 1991, c’est au tour du chemin de fer, puis ensuite de l’énergie — on se rappelle, sous leur cohabitation, Chirac et Jospin se rendant main dans la main à Barcelone pour y signer les accords portant sur la libéralisation du marché de l’énergie —, les autoroutes — privatisation débutée sous Jospin, poursuivie dans les années 2000, sous Raffarin et Villepin, etc.
Ces Services publics, qui avaient été constitués grâce à l’impôt des Français, étaient donc livrés peu à peu à des intérêts privés naturellement guidés par la seule logique du profit, et nullement par celle de l’intérêt général : une double spoliation dont les victimes furent les Français.
Les conséquences sont connues : des hausses vertigineuses de prix (qu’on pense à l’augmentation de nos factures d’électricité), une multiplication des ruptures d’égalité (qu’on pense aux conditions de déplacements en train), l’abandon de territoires entiers (zones rurales, banlieues), etc.
En substance, ce qui avait donc participé à la grandeur et à la prospérité de la France, ces Services publics largement enviés de par le monde, ont été progressivement mis à sac, et cela, incontestablement, a participé au déclin de notre pays.
Pour autant, le processus d’involution que je viens de décrire n’appelle aucune nostalgie : nous avons moins à déplorer l’effondrement d’un système qu’à faire preuve de la volonté politique requise pour rétablir ce qui doit l’être en vue de l’avenir !
Ces vicissitudes historiques nous enseignent que pour l’avenir, il nous faudra nous libérer de l’UE, de sorte à recouvrer notre souveraineté, sans laquelle tout est sacrifié sur l’autel de la « concurrence libre et non faussée », et la notion même de Service public, fondée sur le sens de l’intérêt général, ne peut que se perdre.
Pour l’avenir, il nous faut, souveraineté recouvrée, concevoir des Services publics refondés, rénovés, résolument modernes, et libérés, il est vrai, de certaines pesanteurs.
Pour l’avenir, il nous faut redéployer les Services publics en les organisant et en les mettant en œuvre à partir d’un État-stratège.
Car le Service public est non seulement une idée moderne, mais une idée d’avenir et une exigence pour l’avenir de la France !
Nous allons devoir en finir, par le Frexit, avec l’Union européenne.
Nous allons devoir libérer la France, de toutes les tutelles qui l’asservissent aujourd’hui et la détourne de ses intérêts propres.
Mais nous allons devoir aussi et surtout la reconstruire.
La compréhension du temps long que j’évoquais tout à l’heure est, c’est l’évidence, la source à laquelle nous devons puiser des leçons pour l’avenir.
Nous allons devoir reconstruire la France en renouant avec la promesse faite à chacun qu’il ne sera pas abandonné parce qu’il habite loin, parce qu’il est pauvre, parce qu’il est âgé, ou parce que sa situation n’intéresse aucun marché.
Nous allons devoir reconstruire la France en renouant avec l’esprit profondément social qui fut celui du programme du Conseil national de la Résistance.
Il nous faudra nous rappeler le plan élaboré par le CNR le 15 mars 1944, plan complet de sécurité sociale, prévoyant en outre le retour à la nation des grands moyens de production monopolisés, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des grandes banques : oui, il nous faudra reconstruire un pôle bancaire public.
Il nous faudra aussi restaurer un ministère du Plan et renouer avec une véritable politique d’aménagement du territoire.
J’avais annoncé dès le début de cette intervention le ton du plaidoyer : puisse-t-elle donc être entendue comme un plaidoyer assumé en faveur du Service public, en ces temps troublés où sa reconstruction porte les promesses du redressement de la France.
Vive et revive le service public !
Vive la République !
Et vive la France.






