Le Temps des bâtisseurs

7 juillet 2026

par  Alain Avello

 

Les dates de la prochaine élection présidentielle ont très été récemment rendues publiques. Le second tour se tiendra donc le 2 mai 2027, lendemain du 1er, ce qui, en pleine « période de réserve » durant laquelle les politiques et les médias sont tenus de ne dire mot sur l’élection, permettra par contre aux syndicats de faire passer leurs consignes de vote. Mais ce quinquennat ne portait-il pas la promesse de s’achever sur de misérables petites manipulations, à l’avenant de ce que furent dix années de macronisme, dix années aussi interminables que dévastatrices pour la France ?

Le plus grave, cependant, n’est pourtant pas là. Le plus grave, c’est que, selon toute probabilité, la campagne présidentielle ne donnera pas davantage lieu que les précédentes au débat démocratique. Pis, d’une façon ou d’une autre, elle l’escamotera, le relèguera et l’interdira, sapant un peu plus la démocratie, laquelle suppose le plein exercice d’une citoyenneté d’autant plus éclairée qu’elle se fait effectivement partie prenante du débat qui, tout à la fois, requiert une conscience des enjeux et accroît, par la controverse, le niveau de ladite conscience.

Nous sommes, il est vrai, et depuis deux décennies au moins, entrés dans une ère « post-démocratique ». Nous avons accompli ce saut dans un quasi inconnu, qui a laissé derrière lui la véritable démocratie, ce que, du reste, n’est pas la pseudo « démocratie libérale », puisque c’est elle, et bien elle, qui mène à l’effondrement démocratique que nous connaissons, principalement par la soumission du politique à l’économique : elle se soumet aux puissances d’argent, aux lobbies qui commandent la décision publique — les intérêts particuliers qu’ils portent l’emportent sur l’intérêt général — et aux instances supranationales qui lui servent de relais et de vecteurs, et finissent par avoir raison des démocraties.
Décidément non, nous ne sommes plus en démocratie !

Cette dérive, y compris dans ses aspects le plus visibles — la disparition du débat démocratique et l’effondrement corrélatif du niveau moyen de conscience — est un processus désormais de longue date enclenché. Qu’on se rappelle 2017, par exemple : la campagne présidentielle fut presque entièrement absorbée par l’affaire Fillon. Pendant des semaines, l’attention des médias se concentra sur Pénélope (Fillon), sur des costumes devenus affaire d’État et sur un feuilleton politico-judiciaire dont chacun put apprécier les conditions de traitement. Le système avait clairement fait de Macron son candidat, de sorte que tout fut mis en œuvre afin de torpiller la candidature Fillon susceptible d’y faire partiellement obstacle. Ainsi les grands choix qui engageaient pourtant l’avenir du pays ne furent pas débattus au cours de la campagne, mais refoulés hors de son champ. Dix années de macronisme allaient pourtant s’ouvrir, sans que les Français aient donc pu véritablement se rendre compte des sombres promesses que portait pour l’avenir du pays celui que les médias officiels présentaient alors, souvenons-nous en, comme le « Mozart de la finance ». Les Français n’auraient-ils pas gagné pourtant à prendre conscience de ce qui les attendait, ce à quoi le débat démocratique, s’il avait pu du moins avoir lieu, eût contribué ?

En 2022, alors que le pays n’en pouvait déjà plus du quinquennat écoulé, le décor changea, mais ne laissa pas davantage place à l’exigence démocratique du débat de fond. La guerre en Ukraine, les crises successives et les diversions constamment produites par l’actualité « en continu » réduisirent à nouveau la confrontation des projets à quelques séquences convenues. Là encore, les grandes questions — Europe, souveraineté, réindustrialisation, maîtrise des frontières, immigration, indépendance énergétique, école, etc. — furent largement pour ne pas dire totalement éclipsées.

Et, bien sûr, les autres scrutins, lesquels devraient tous consister en rendez-vous démocratiques décisifs, en occasions vivifiantes pour la démocratie donnant lieu à l’examen critique des analyses, des projets et des idées, n’échappent pas à cette dérive. Ce fut tout particulièrement le cas des élections européennes qui, en 2024, suivirent : la campagne consista en une large entreprise de diversion généralisée, l’attention des citoyens se voyant constamment détournée vers des sujets annexes, quand ceux-ci n’étaient pas consciencieusement abusés par tous ceux qui prétendent, comme à chaque élection européenne, « réformer l’UE », la « changer de l’intérieur », ce dont quiconque en connaît un tant soit peu le fonctionnement ne saurait être dupe. Tout fut fait pour que jamais ne soit abordée la question pourtant essentielle du bénéfice que la France retire de son appartenance à l’Union européenne, la question cruciale de savoir si elle n’aurait pas bien plutôt intérêt à s’en libérer, en rompant pour de bon avec elle, par le Frexit.

A ce compte, nous pouvons gager que la Présidentielle qui vient s’inscrira à son tour dans la même logique de diversion, de contournement et de négation du débat démocratique. Tous les ingrédients en sont d’ores et déjà réunis, dont, bien sûr, le spectacle de la violence exacerbée qu’a déjà commencé à produire l’affrontement dominé par le Rassemblement national, d’un côté, et La France insoumise, de l’autre, préfiguration à dix mois de ce que pourrait le second tour du 2 mai, si la candidature Philippe ne parvenait pas à s’assurer le soutien d’une large coalition.

RN versus LFI, probablement donc. Tout semble opposer ces deux formations : leur style, leur électorat, leurs références, leur rhétorique. La profondeur de ces différends pourraient augurer que la campagne fournisse l’occasion d’un débat sur les projets, mais il y a fort à parier qu’il n’en sera rien : en lieu et place du débat, ont déjà commencé à se multiplier les attaques contre une Marine Le Pen candidate en dépit de ses déboires judiciaires, les plus acharnés de ses opposants trouvant des raisons dans le fait que la cour de cassation ne rejugera pas au fond pour jeter l’opprobre sur la « reprise de justice » Le Pen : il est d’ores et déjà parfaitement prévisible que matin, midi et soir, elle se verra rappeler son statut judicaire par une gauche, dont la pratique sera en parfaite conformité avec la grossièreté des usages et qui cèdera d’autant plus aisément à l’agressivité et à la violence des attaques que son candidat est assuré de perdre, outre qu’elle ne pourra pas cette fois se raccrocher au doux rêve de l’improbable Lucie Castets.

Marine Le Pen-2027, ce sera, au fond, assez semblable à Fillon-2017, à partir du 25 janvier 2017, jour où les révélations du Canard enchaîné lancèrent le « Penelopegate », c’est-à-dire  sans les premiers temps, sereins, de la campagne consacrés à la légitimation et à l’installation de la candidature.

Et que l’on ne s’imagine pas trop vite, d’ailleurs, qu’à la différence de Fillon-2017, le camp de Marine 2027 fera massivement, et quoi qu’il advienne, front derrière elle : le fait que la réduction de la peine en appel lui ait permis de se porter candidate, quand le jeune Bardella s’était cru, avec ses équipes, de longs mois durant, immédiatement promis à la plus haute fonction de la République, n’a pas manqué de susciter de profondes frustrations en interne, naturellement cachées et tues pour l’instant, mais qui risquent fort de ne pas le rester, en affleurant, voire en se révélant au grand jour lorsque surviendront les moment critiques dont une campagne est inévitablement parsemée.

Quant à Jean-Luc Mélenchon, le challenger, il sera dans une situation assez semblable à celle de Le Pen (père)-2002, comme le remarquait aussi Sophie Coignard, récemment dans Le Point : pouvant certes parvenir au second tour, mais assuré dans tous les cas de figure de perdre à la fin, du fait de l’immense — et légitime — rejet qu’il suscite dans l’opinion. De surcroît, toute la stratégie du camp mélenchoniste consiste, chacun l’aura mesuré, à exacerber au plus haut point, et jusqu’à l’insupportable des pires dérives racialistes, pour ne pas dire racistes et antisémites, les oppositions et tensions : la « bordélisation » continue que les députés « insoumis » — en réalité, totalement soumis aux causes principales de nos maux : le mondialisme, l’européisme, la submersion migratoire, etc. — ont érigé en principe de comportement à l’Assemblée, constitue l’avant-goût de la seule promesse portée par ce camp : le chaos, doublé de la détestation profonde de la France et de son peuple.

La configuration prévisible de la campagne, ne serait-ce que par les forces en présence, nous situe donc aux antipodes d’un débat démocratique serein et constructif. Elle ne pourra que consister en attaques des plus viles, en provocations des plus stériles, en une violence qui ne sera pas même contenue, mais se laissera libre cours, au plus grand détriment bien sûr des enjeux véritables et, plus largement, de la démocratie elle-même.

Comme dans la contre-société ensauvagée des racailles et des trafiquants, on insulte, on tente d’intimider et on tape, quand on ne sait plus ou ne peut plus parler.

Pareille disparition du débat de fond n’est évidemment pas le fruit du hasard ; elle répond au contraire à une logique politique profonde, à une double logique pour être plus précis : d’une part, les élites gouvernantes et leurs relais médiatiques ont tout intérêt à ce que les Français discutent de tout, sauf de l’essentiel, ainsi cherchent-elles à dissimuler leurs renoncements, reniements et trahisons, en donnant l’impression de s’opposer… pour mieux se maintenir — ce qu’illustre à la perfection l’illusion si longtemps entretenue de la fausse alternance entre la droite et la gauche — ; de l’autre, et tel est le dénominateur commun à l’ensemble de ces « élites », elles se sont, et depuis longtemps, unanimement converties à l’euromondialisme, ont de ce fait, et jusqu’à l’extrême d’une profonde dépossession, dilapidé l’essentiel des pouvoirs souverains dont le peuple est, en principe, le seul titulaire et l’ État le dépositaire, de sorte qu’elles n’exercent plus vraiment, désormais le pouvoir, celui-ci étant ailleurs — à Bruxelles, en particulier —, et se trouvent ainsi condamnées à ne plus pouvoir donner qu’un spectacle « politique », à défaut de pouvoir encore faire de la politique, ce qui passe par le débat de fond.

Quant aux « extrêmes », ou du moins à ce qu’il est dans l’usage de qualifier de la sorte, elles ne peuvent que mécaniquement recueillir une part croissante de l’électorat, cette part du moins qui ne tombe pas dans l’abstention, à mesure que le jeu de dupes qu’est devenu l’affrontement politique abuse de moins en moins. A ceci près que ces « extrêmes » pour exister et prospérer dans l’espace étriqué d’un tel jeu qui n’est plus qu’un simulacre de  démocratie sont sommées de renoncer à tout ce qui pourrait les définir comme véritable opposition : « effet trou noir », pour ainsi le dire, de l’effondrement démocratique…

C’est, de toute évidence, la sombre logique dans laquelle s’est inscrit le Rassemblement national, logique qui l’aura non seulement conduit à abandonner le combat pour que la France recouvre sa souveraineté, mais aussi, ces dernières années, à composer de fort bonne grâce avec cette dépossession, en cessant, tel les partis les plus largement compromis dans le système, de la tenir pour un problème : le Rassemblement national est bel et bien devenu un parti du système et, en tant que tel, participe lui aussi au tarissement du débat démocratique en abusant profondément ses électeurs — peu de choses de ce qu’il promet, à commencer par une régulation de l’immigration, son marqueur historique, ne pourra trouver concrétisation sans le préalable essentiel que représente une souveraineté retrouvée. Et, bien sûr, cette logique aura connu une accélération sans précédent sous l’influence d’un Jordan Bardella.

Le tableau est à présent complet des fossoyeurs du débat démocratique et, donc, de la démocratie elle-même, lesquels sont aussi les fossoyeurs de la France. Emmanuel Macron, cet avatar du système euromondialiste qu’aura forgé de toute pièce l’élection de 2017,  il est difficile de ne pas le reconnaître, aura fait de la France un champ de ruines.

Eh bien, nous avons la conviction que s’habituer à cette disparition du débat et, donc, de la démocratie, cela revient déjà à y consentir et à s’en rendre, donc, complice. C’est entrer dans le jeu de tous ceux qui ont intérêt à son occultation et qui, plus gravement, ont privé le peuple, par principe, souverain de la possibilité même de débattre, d’accéder collectivement à la pleine conscience des enjeux et, donc, de décider vraiment de son destin.

Nous avons l’ambition de redonner à la politique ses lettres de noblesse, ce qui exige de la recentrer sur le débat d’idées, lequel doit en constituer le cœur et en faire l’honneur.

De surcroît renouer avec le débat de fond, c’est retrouver la question de la souveraineté à titre de question centrale, essentielle. Car si la souveraineté disparaît, la démocratie elle-même s’étiole. Lorsqu’un pays transfère une part décisive de ses compétences à des instances supranationales, les gouvernements cessent progressivement de disposer des principaux leviers d’action. Les élections continuent d’avoir lieu, mais leur capacité à modifier réellement le destin du pays et de son peuple s’amenuise. Dès lors, pourquoi débattre sérieusement de projets que les futurs gouvernants n’auront plus les moyens de mettre en œuvre ? À mesure que la souveraineté s’efface, le débat politique se vide de sa substance. Les controverses de fond cèdent la place aux polémiques, aux affrontements de personnes, aux indignations successives et au spectacle permanent.

Et c’est précisément pour contribuer à rompre avec cette logique que nous avons voulu faire de Défis souverainistes une revue d’idées. Car aucune renaissance nationale ne peut naître d’une agitation permanente dépourvue de réflexion. Avant les victoires électorales viennent toujours les victoires intellectuelles. Bien avant que d’autres ne le théorisent, l’histoire politique a montré qu’aucune transformation durable d’un pays n’est possible sans avancée préalable sur le « terrain culturel ».

C’est dans cet esprit aussi qu’est récemment née l’Académie des Patriotes. Son ambition est simple : offrir un lieu où les idées puissent être travaillées, confrontées, approfondies, loin des simplifications imposées par l’actualité immédiate. Non pour cultiver une réflexion détachée de l’action, mais parce qu’il n’existe pas d’action politique féconde sans doctrine solide.

Être bâtisseur, ce n’est aucunement céder au désespoir au milieu des ruines ; c’est préparer les fondations de ce qui les remplacera. C’est pourquoi nous assumons pleinement ce travail intellectuel qui peut être discret, mais n’en est pas moins essentiel. Nous voulons rouvrir le débat d’idées là où d’autres préfèrent entretenir le tumulte. Nous voulons redonner à la politique son objet premier, en donnant aux Français les moyens de choisir librement leur destin.

En d’autres termes, nous avons la profonde conviction qu’après celui des fossoyeurs, le temps des bâtisseurs est enfin venu.